Vous voulez que je vous dise? Un matin, je me lève. Je sors.
Je fais deux pas dans la rosée. Ça chantait en-dedans de moi. Je m'arrête.
J'écoute. Il y avait une musique sur chacune de mes respirations.
« Parlez-moi français. »
Je regarde le bouleau, les lilas, les forsythias. Ça bougeait en-dedans de moi.
Plus j'avançais dans mon jardin, plus j'avais l'impression que dans ma poitrine,
quelqu'un se haussait sur la pointe des pieds pour regarder par mes yeux.
« Parlez-moi français. »
Quand ça se produit, ce genre de phénomène, je sais que ça va être une grosse journée.
Je suis entré. J'ai dit à ma femme: « Attends-moi pas pour dîner. ».
Je suis sorti par la porte d'en avant. J'ai marché toute la journée.
« Parlez-moi français. »
J'ai marché jusqu'en 1640. Tous ceux que j'ai rencontrés, les ancêtres,
avaient l'air de me connaître. Ils me souriaient en me disant:
« Parlez-moué françoué. »
Comme l’autre jour, avant un de mes spectacles, je regardais dans la salle, la salle vide.
C'était plein de fantômes, mais des fantômes de l'an trois mille. Je ne voyais que leurs yeux.
Et leurs yeux chantaient:
« Parlez-moi français. »
Alors je me suis dit: faudrait bien que le passé et le futur puissent se rencontrer.
Ça ne dépend que de nous. S'agit surtout de ne pas casser la chaîne.
Ca signifie tout simplement qu’il faut continuer de parler français,
pour qu'ils puissent se comprendre.
Parlez-moi français.
Pour les aurores de la Gaspésie,
Les couchants de l'Abitibi,
Les remparts de Québec,
Le fleuve au printemps.
Pour les mines de fer,
Le papier, le poisson,
Les forêts de la Mauricie,
Les midis quotidiens de Montréal…
Pour « une poignée de braves venus en Nouvelle-France »
Sur les battures de l'île d'Orléans,
Pour nos pères la misère,
Nos mères la tendresse.
Pour les longs hivers,
Les étés si courts,
Les printemps qu'on n'a pas vu passer,
Heureux et fiers des récoltes qui déjà nous rassemblent.
Parlez-moi, parlez-moi, parlez-moi français.
Parlez-moi, parlez-moi, parlez-moi français.
Pour le premier cri de Léonard
Dans les bras de ma fille Geneviève,
Les chansons anciennes
De l’oncle Marc.
Pour nos mémères à tourtières,
Nos pépères à bretelles,
Le dernier soupir de ma mère,
Les Ti-Casse à palette,
Le sourire d’Élise…
Et pour ces gens de tous les ailleurs
Venus bâtir avec nous ce pays
Pour les Massimo,
Les Sergio, les Stavros.
Pour les Bensimon,
Ahmed, Nguyen,
Mirec et Natacha
Et pour tous ces enfants que nous ferons ensemble.
Parlez-moi, parlez-moi, parlez-moi français.
Parlez-moi, parlez-moi, parlez-moi français.
Pendant que mes vieux bossent
Je downloade sur iphone
Je fine-tune mon google
Je déclique mes startups
On est au top du clash social
Les snipers des temps nouveaux
Les speakers de bad news
Cold cash et cold trash
C’est le talk de Paris Yo
Attache ta tuque avec d’la broche, mon Ti-Casse,
Apprends-moi ça, c’te grammaire-là,
Les fameuses recettes de grammaire
C’est le GPS de la langue,
Ton passeport, ton ticket, ton laissez-passer.
Oublie l’imparfait
Parce que la langue française
C’est au futur.
Parlez-lui, parlez-lui, parlez-lui français.
Parlons-nous, parlons-nous, parlons-nous français.
Pour le grand Dany venu d’Haïti,
Eleftheria, la déesse d’Abidjan,
La moustache à François
Par les rues de Paris.
Pour tous les Julos de Belgique,
Les Heidi du lac Léman,
Parce qu’à notre façon
Nous sommes le monde.
Parle-moi, parle-moi, parle-moi français.
Écris-moi, danse avec moi, chante-moi français.
Conjugue-moi, accorde-moi, aime-moi en français.
… QRSTUVWXYZ
Go! Allez!
© Louis Caron