Quatre
jours avec son père
En
août 2004, mon fils Alexandre et moi, nous vous avons invités à nous
suivre en croisière, dans un courriel mensuel intitulé Trois
jours avec ma mer. Cette fois-ci, dans Quatre
jours avec son père, je vous entraîne dans
une autre aventure palpitante, plus sauvage parce que civilisée...
Où ? Devinez ? Voici quelques indices...
Là où une mer d’huile prend tout son sens
impropre. Là où la surface agitée n’a
de bleu que le bitume qui la quadrille et le visage de ceux qui
s’y risquent. Là où l’asphalte fume sous
les feux rouges grillés par les taxis ictériques.
Là où les marées humaines déferlent
par vagues aux heures de pointe. Là où les filets,
joliment tendus sur les jambes des sirènes, n’attrapent
plus que le regard de ceux qui rêvent de pécher. Là où on
ne pêche plus les poissons, mais où on les drague à la
Rolex sur Canal Street. Là où le verre pousse sur
des arbres d’acier aux racines carrées jusqu’à toucher
les nuages. Là où le ciel n’en finit plus de
réfléchir. Là où les gros oiseaux ivres
d’illusions ne savent plus où donner de la tête
et trébuchent, en plein vol, sur des tours sans contrôle.
Je pars jeudi avec mon fils, David, pour New York. Il décompte
les dodos depuis des semaines. Ce sera mon premier voyage, seul
avec lui, et peut-être mon dernier avec mon plus fidèle
compagnon : Le Nikon F4, avec lequel je partage mes inspirations,
mes aspirations et mes visions depuis plus de 17 ans. Parions qu’il
voudra nous en mettre plein la vue, encore une autre fois, la dernière,
pour que l’on se souvienne de lui. Comme si, comme si je
pouvais l’oublier !
Jeudi, 13 avril
Le sommeil est si bref et interrompu que le rêve n’a
jamais pu y prendre son pied. Tel un coq insomniaque, le réveil
beugle sa musique. Tard la nuit ou tôt le matin, à l’heure
où souvent mon fils entre à la maison, nous en sortons.
Destination ? Dorval, pardon PET.
Nous capotons (au sens figuré) à la hauteur de la
640. N’est-ce pas dingue de se lever si tôt pour aller
travailler ? Je tombe presque malade à l’idée
de rater l’avion. Cela aurait-il été une bonne
raison pour emprunter la voie d’urgence ? J’en doute.
Heureusement, le bouchon est passé, la circulation est devenue
plus fluide et aucun autre épisode de constipation ne s’est
manifesté avant le PET. Soulagés, pesés, étiquetés
et fouillés, nous nous envolons.
Un biscuit, deux Sudoku et trois nuages plus loin, nous atterrissons à La
Guardia. On évite de justesse un taxi à 20 $US par
personne. On saute dans un autobus « no charge ». Le
truc : baragouiner l’anglais, ne pas comprendre le principe
et retarder tout le monde. Un soupir, quatre-vingt-dix-sept personnes
et cent-trente-huit arrêts plus tard, nous échouons
sur l’île de Manhattan. Même au sol, cette ville
fout le vertige.
Le soleil brille, mais jamais autant que le regard de mon fils.
On descend du bus à Colombus Circus. On baise le pied de
la tour Warner. C’est plus poli que de la sauter. 1,4 milliard, ça
impose un minimum de respect, mais ça ne m’empêchera
jamais de la coucher sur mes pellicules.
Le Hudson Hôtel, lui aussi, s’agenouille devant le
belle Warner. À moins qu’il nous salue. Ce petit (comparé aux
voisins) bijou d’hôtel boutique est le dernier cru
du célèbre designer Philippe Stark. Mon fils l’a
choisi parmi tant d’autres. Passez voir le site Internet,
vous comprendrez. Un seul compromis : nous devrons dormir dans
le même lit. Ça ne le dérange pas, moi si.
J’accepte à une condition : si on dort en cuillère,
je reste derrière. Ici, avec ses 19 ans, il est mineur et
moi je suis vierge.
On s’enregistre et on monte à la chambre. Par la
fenêtre, on entend l’irrésistible chant des
sirènes qui nous interpelle. On connaît l’histoire
d’Ulysse et les risques que l’on court… On enfile
nos souliers de course à toute vitesse. Go for it !
Mon fils adore la mode, donc tout ce qui est (par définition)
condamné à se démoder. Ça tombe bien,
je prend de l’âge. Il veut faire une profession de
cette passion... Pour la mode bien sûr, pas pour la gériatrie.
Il travaille dans le domaine depuis quelques années déjà et
entreprend, cet automne, des études en administration, dans
le but de se spécialiser dans la commercialisation de la
guenille. On y reviendra, puisqu’il faut partir. Direction:
Downtown, Soho. Objectif: sport extrême de filles (magasinage).
Pour ne pas se laisser distraire par notre enthousiasme, on procède
avec méthode après consensus. On déambule
sur la rue la plus à l’ouest, du sud au nord, mais
en titubant d’un bord à l’autre de Mercer, Green,
Prince, Wooster... L’ivresse de la ville.
Soho sort ses griffes. On débarque sans prévenir
chez Marité et François Girbaud, Yohji Yamamoto,
Issey Miyake, Betty Johnson, Comme des garçons... On dérive
sur Canal Street, où des copies de montres Cartier et de
sacs Vuitton, s’empilent dans des copies de placards d’arrière-boutique
où nous entraînent des milliers de Chinois capitalistes
qui se ressemblent.
Épuisés, on échoue sur un banc du Los Caminos
(Broadway West). Le soleil chatouille la terrasse. Je souris à mon
enchilada. Ce sera son dernier souvenir...
En remontant Broadway, on réalise un premier miracle. On
croise un sourd et muet « unilingue ». Il nous tend
en silence une carte en anglais. Voyant que nous parlons français,
il se met à nous raconter sa vie dans la langue de Molière.
Il est si bavard, que d’un seul geste, David et moi, nous
nous entendons pour faire semblant d’être sourds. Ça
lui a cloue le bec !
On fait un saut sur Times Square, le petit Vegas de New York. Ça
fait du bien de croiser un insomniaque avant d’aller au lit.
L’église de la réclame a la cote (boursière).
Les infidèles du monde entier se bousculent pour se faire
poser au pied du dieu Nike. Il y a tellement de flashs que, jour
et nuit, il porte des Oakley. À moins que ce soit pour cacher
ses cernes ? Dieu m’en préserve. Bonne nuit.
Vendredi, 14 avril
Ce matin, Dieu sanglote sur la mégapole. On déjeune
dans une relique. Le Brooklyn Diner (57 th) est une vieille roulotte
sans roues en aluminium martelé, bien conservée.
Il ressemble à une paire de souliers vernis au pied d’une
culotte à motifs carrelés de plusieurs étages,
bien pressée. Il semble dater du temps où Manhattan était
un terrain de camping dont il ne reste comme pelouse que Central
Park. Comme si la ville avait poussé une nuit autour de
lui pendant que les occupants rêvaient. À leur réveil,
coincés, ils ont décidé de transformer leur
campement en « Roi de la patate croutillante et du gâteau
au fromage ultra-fraisé... au déjeuner ». Big
is beauty full.
On y cuve notre PETIT déjeuner, en comprenant pourquoi
aux USA, on appelle ça un « Diner ». Gavés,
on traîne notre bedaine sur Madison vers la boutique pour
adultes du Père Noël. On pénètre chez
Barnes. Premier étage. Il y a tellement de cravates que,
même en la changeant aux dix secondes, nos deux vies ne suffiraient
pas à les essayer toutes. Heureusement, nous avons autre
chose à faire d’elles. Pas les cravates... nos vies
!
Barnes nous présente à nos designers préférés
et à d’autres nouveaux petits amis. Mon fils trinque
avec un vieux fripé : Dolce & Gabbana. J’enfile
trois paires de Seven, en cherchant les quatre autres. David « bad
trip » sur un gilet avec une tête de mort à 2500
$US. Ça le tue. Je prends une marche avec Paul Smith, mais
pas jusqu’à la maison. Rêver ne coûte
rien, mais les réaliser... On jase, on touche, on admire
et on réalise que le 7e étage a un prix, parfois
plus élevé que celui du 7e ciel. Dieu merci. On quitte
pour un autre monde, pas meilleur...
Ici, la situation se corse. Vous pensiez qu’elle l’était
déjà... Attendez de lire la fin de cette histoire
! (à suivre)
D’ici là, visitez
notre nouveau volet
corporatif et découvrez « Les
bibittes » qui s’y cachent. Ainsi, vous aurez
en primeur un avant-goût de mon prochain calendrier, puisqu’il
sera de retour en 2007, à la demande du général.
Ai-je piqué votre curiosité avec MES bibittes ? Si
oui, n’attendez pas à cet automne avant de faire la
connaissance des huit autres bestioles que vous y retrouverez...
Avez-vous le goût de vous amuser et de célébrer
avec nous ? Pointez-vous au Musée Juste pour rire, le vendredi
26 mai dès 17h. Une très belle surprise
vous attend.
Francis Pelletier
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