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  Mai 2006  

Quatre jours avec son père

noEn août 2004, mon fils Alexandre et moi, nous vous avons invités à nous suivre en croisière, dans un courriel mensuel intitulé Trois jours avec ma mer. Cette fois-ci, dans Quatre jours avec son père, je vous entraîne dans une autre aventure palpitante, plus sauvage parce que civilisée... Où ? Devinez ? Voici quelques indices...

Là où une mer d’huile prend tout son sens impropre. Là où la surface agitée n’a de bleu que le bitume qui la quadrille et le visage de ceux qui s’y risquent. Là où l’asphalte fume sous les feux rouges grillés par les taxis ictériques. Là où les marées humaines déferlent par vagues aux heures de pointe. Là où les filets, joliment tendus sur les jambes des sirènes, n’attrapent plus que le regard de ceux qui rêvent de pécher. Là où on ne pêche plus les poissons, mais où on les drague à la Rolex sur Canal Street. Là où le verre pousse sur des arbres d’acier aux racines carrées jusqu’à toucher les nuages. Là où le ciel n’en finit plus de réfléchir. Là où les gros oiseaux ivres d’illusions ne savent plus où donner de la tête et trébuchent, en plein vol, sur des tours sans contrôle.

Je pars jeudi avec mon fils, David, pour New York. Il décompte les dodos depuis des semaines. Ce sera mon premier voyage, seul avec lui, et peut-être mon dernier avec mon plus fidèle compagnon : Le Nikon F4, avec lequel je partage mes inspirations, mes aspirations et mes visions depuis plus de 17 ans. Parions qu’il voudra nous en mettre plein la vue, encore une autre fois, la dernière, pour que l’on se souvienne de lui. Comme si, comme si je pouvais l’oublier !

Jeudi, 13 avril
Le sommeil est si bref et interrompu que le rêve n’a jamais pu y prendre son pied. Tel un coq insomniaque, le réveil beugle sa musique. Tard la nuit ou tôt le matin, à l’heure où souvent mon fils entre à la maison, nous en sortons. Destination ? Dorval, pardon PET.

Nous capotons (au sens figuré) à la hauteur de la 640. N’est-ce pas dingue de se lever si tôt pour aller travailler ? Je tombe presque malade à l’idée de rater l’avion. Cela aurait-il été une bonne raison pour emprunter la voie d’urgence ? J’en doute. Heureusement, le bouchon est passé, la circulation est devenue plus fluide et aucun autre épisode de constipation ne s’est manifesté avant le PET. Soulagés, pesés, étiquetés et fouillés, nous nous envolons.

Un biscuit, deux Sudoku et trois nuages plus loin, nous atterrissons à La Guardia. On évite de justesse un taxi à 20 $US par personne. On saute dans un autobus « no charge ». Le truc : baragouiner l’anglais, ne pas comprendre le principe et retarder tout le monde. Un soupir, quatre-vingt-dix-sept personnes et cent-trente-huit arrêts plus tard, nous échouons sur l’île de Manhattan. Même au sol, cette ville fout le vertige.

Le soleil brille, mais jamais autant que le regard de mon fils. On descend du bus à Colombus Circus. On baise le pied de la tour Warner. C’est plus poli que de la sauter. 1,4 milliard, ça impose un minimum de respect, mais ça ne m’empêchera jamais de la coucher sur mes pellicules.

Le Hudson Hôtel, lui aussi, s’agenouille devant le belle Warner. À moins qu’il nous salue. Ce petit (comparé aux voisins) bijou d’hôtel boutique est le dernier cru du célèbre designer Philippe Stark. Mon fils l’a choisi parmi tant d’autres. Passez voir le site Internet, vous comprendrez. Un seul compromis : nous devrons dormir dans le même lit. Ça ne le dérange pas, moi si. J’accepte à une condition : si on dort en cuillère, je reste derrière. Ici, avec ses 19 ans, il est mineur et moi je suis vierge.

On s’enregistre et on monte à la chambre. Par la fenêtre, on entend l’irrésistible chant des sirènes qui nous interpelle. On connaît l’histoire d’Ulysse et les risques que l’on court… On enfile nos souliers de course à toute vitesse. Go for it !

Mon fils adore la mode, donc tout ce qui est (par définition) condamné à se démoder. Ça tombe bien, je prend de l’âge. Il veut faire une profession de cette passion... Pour la mode bien sûr, pas pour la gériatrie. Il travaille dans le domaine depuis quelques années déjà et entreprend, cet automne, des études en administration, dans le but de se spécialiser dans la commercialisation de la guenille. On y reviendra, puisqu’il faut partir. Direction: Downtown, Soho. Objectif: sport extrême de filles (magasinage).

Pour ne pas se laisser distraire par notre enthousiasme, on procède avec méthode après consensus. On déambule sur la rue la plus à l’ouest, du sud au nord, mais en titubant d’un bord à l’autre de Mercer, Green, Prince, Wooster... L’ivresse de la ville.

Soho sort ses griffes. On débarque sans prévenir chez Marité et François Girbaud, Yohji Yamamoto, Issey Miyake, Betty Johnson, Comme des garçons... On dérive sur Canal Street, où des copies de montres Cartier et de sacs Vuitton, s’empilent dans des copies de placards d’arrière-boutique où nous entraînent des milliers de Chinois capitalistes qui se ressemblent.

Épuisés, on échoue sur un banc du Los Caminos (Broadway West). Le soleil chatouille la terrasse. Je souris à mon enchilada. Ce sera son dernier souvenir...

En remontant Broadway, on réalise un premier miracle. On croise un sourd et muet « unilingue ». Il nous tend en silence une carte en anglais. Voyant que nous parlons français, il se met à nous raconter sa vie dans la langue de Molière. Il est si bavard, que d’un seul geste, David et moi, nous nous entendons pour faire semblant d’être sourds. Ça lui a cloue le bec !

On fait un saut sur Times Square, le petit Vegas de New York. Ça fait du bien de croiser un insomniaque avant d’aller au lit. L’église de la réclame a la cote (boursière). Les infidèles du monde entier se bousculent pour se faire poser au pied du dieu Nike. Il y a tellement de flashs que, jour et nuit, il porte des Oakley. À moins que ce soit pour cacher ses cernes ? Dieu m’en préserve. Bonne nuit.

Vendredi, 14 avril
Ce matin, Dieu sanglote sur la mégapole. On déjeune dans une relique. Le Brooklyn Diner (57 th) est une vieille roulotte sans roues en aluminium martelé, bien conservée. Il ressemble à une paire de souliers vernis au pied d’une culotte à motifs carrelés de plusieurs étages, bien pressée. Il semble dater du temps où Manhattan était un terrain de camping dont il ne reste comme pelouse que Central Park. Comme si la ville avait poussé une nuit autour de lui pendant que les occupants rêvaient. À leur réveil, coincés, ils ont décidé de transformer leur campement en « Roi de la patate croutillante et du gâteau au fromage ultra-fraisé... au déjeuner ». Big is beauty full.

On y cuve notre PETIT déjeuner, en comprenant pourquoi aux USA, on appelle ça un « Diner ». Gavés, on traîne notre bedaine sur Madison vers la boutique pour adultes du Père Noël. On pénètre chez Barnes. Premier étage. Il y a tellement de cravates que, même en la changeant aux dix secondes, nos deux vies ne suffiraient pas à les essayer toutes. Heureusement, nous avons autre chose à faire d’elles. Pas les cravates... nos vies !

Barnes nous présente à nos designers préférés et à d’autres nouveaux petits amis. Mon fils trinque avec un vieux fripé : Dolce & Gabbana. J’enfile trois paires de Seven, en cherchant les quatre autres. David « bad trip » sur un gilet avec une tête de mort à 2500 $US. Ça le tue. Je prends une marche avec Paul Smith, mais pas jusqu’à la maison. Rêver ne coûte rien, mais les réaliser... On jase, on touche, on admire et on réalise que le 7e étage a un prix, parfois plus élevé que celui du 7e ciel. Dieu merci. On quitte pour un autre monde, pas meilleur...

Ici, la situation se corse. Vous pensiez qu’elle l’était déjà... Attendez de lire la fin de cette histoire ! (à suivre)


 

D’ici là, visitez notre nouveau volet corporatif et découvrez « Les bibittes » qui s’y cachent. Ainsi, vous aurez en primeur un avant-goût de mon prochain calendrier, puisqu’il sera de retour en 2007, à la demande du général. Ai-je piqué votre curiosité avec MES bibittes ? Si oui, n’attendez pas à cet automne avant de faire la connaissance des huit autres bestioles que vous y retrouverez... Avez-vous le goût de vous amuser et de célébrer avec nous ? Pointez-vous au Musée Juste pour rire, le vendredi 26 mai dès 17h. Une très belle surprise vous attend.

Francis Pelletier



www.lespelleteursdenuages.com
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