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  8 août 2004  



Trois jours avec ma mer


Mine de rien (surtout depuis que le clavier a poussé le crayon… à la retraite), j’ai sauté deux mois… Sans mots dire, vous avez été plus patients que les plus patients de mes patients. Merci. Rassurez-vous, le récit de mon périple en haute mer (qui suivra) en vaudra deux… Sinon en qualité, au moins en longueur et en langueur. Hissez-vous dans votre chaise berceuse et prenez la mer… sur vos genoux.

 

Nuit 0. Nicolet.

Comme presque tous les mer-credis, je suis capitaine à l’urgence. Des vagues de patients avec des symptômes vagues déferlent. Mon esprit tente de maintenir le Cap-Santé. Les seules sirènes, qui m’interpellent, sont celles des ambulances. Les gardes, plus hospitalières que côtières, voguent à leurs activités. Et moi, je rame, en rêvant de mettre les voiles… au petit matin.

 

Jour 1. Nicolet / Québec / Berthier-sur-mer.

8:00. Transfert des patients… d’urgence.
8:30. Départ des impatients… d’urgence.

10:15. Arrivée à l’écluse du Vieux-Port de Québec. Le « Temps sauvage » est attaché au quai, mais moins qu’à sa mer… Il tire sur son cordon. Cet étalon de 31’, qui exhibe fièrement son mât, cache un secret. Il est au trois : à voile, à moteur et… à maman. Et parfois, aussi à Jean, mon frère.

Sonia nous abandonne sur le quai avec suffisamment de provisions pour traverser l’Atlantique… On risque plus de couler que d’être affamé. Mon fils Alexandre (14 ans) et moi (pas d’indiscrétion) empilons les caisses de bouffe à bord du voilier. On comprend déjà mieux le sens du mot « Câle ».

Nous serons cinq à bas bord, avec mon frangin et ses deux gosses : Mia (5 ans) et Matisse (6 ans). On décolle.

11:00. L’autre temps, lui, n’a rien de sauvage. Le soleil a écouté le même bulletin-météo que nous et décidé de suivre les prévisions. Il pète le feu. Ça sent la mer. Le ciel sourit. Le vent boude. Le moteur ronronne. On peut ne pas être dans le vent et suivre les courants.

Le bateau file de l’eau. Les chutes Montmorency braillent à froides larmes. Le pont de l’Île d’Orléans enjambe d’acier le fleuve. L’auberge « La Goéliche » pique-nique sur la plage. L’église rouge de St-Jean pointe son majeur vers le ciel. Le bateau file de l’eau.

13:00. Le vent est un ado… il se lève en après-midi. Très lentement. Il a des sautes d’humeur. Il s’empêtre dans ses nœuds. On dénoue les voiles. Les joues du voilier se gonflent. Il gîte de plaisir. L’eau caresse les pieds des enfants. Le bateau file de l’air. Les vrais poissons s’essoufflent derrière celui d’Alex. Une bouée toujours ronde, ancrée au babord, nous décroche un clin d’œil. Nous sommes fidèles… à la mer de nos enfances gaspésiennes. On rentre tous, seuls, au port.

14:00. Marina, en nous ouvrant grand ses bras, nous dévoile ses beaux pontons. On s’y frotte et s’y colle avec plaisir. On saute sur le quai. Les enfants courent vers la plage. Un orteil à la mer!

J’échoue sur un banc (sans poissons). Ma pensée chavire. Je dérive, toutes paupières dévoilées, en plein jour. Le ciel en profite pour se changer. Il devient soudainement sombre et menace de tout laisser tomber. OK! on va prendre une douche. Bonne nuit.

Jour 2. Berthier-sur-mer/Cap-à-l’aigle.

6:00. Le noir du ciel semble avoir coulé sur le dos de la mer. Le soleil lui dessine une colonne vertébrale plus dorée qu’un croissant. Le ventre du bateau remonte doucement la chute de ses reins. Comme c’est bon… le matin!

9:08. Île de Cap-à-l’Aigle. Soudain, le ciel est tristounet. Même la girouette, qui le chatouille, n’arrive plus à le faire sourire. Il retient un sanglot. Tandis que le fleuve, comme pour le distraire, écarte les jambes. L’immensité nous aspire. On fonce droit devant, droit dedans… C’est le grand frisson!

12:00. Charlevoix-sur-Mer. Le manoir Richelieu et son casin-eau. Le ciel retient toujours ses larmes. Même la mer a renoncé à le consoler. Jean barre. Mia chante. Alex pêche. Matisse chiale. Moi, j’écris.

13:00. Le ciel, finalement, explose. Matisse, aussi. Il n’aime pas se faire dire quoi faire… Alors, pourquoi faut-il lui répéter dix fois? Après avoir avalé cinq tartine de chocolat, beurré la cabine et tenté de soudoyer Mia pour faire sa job, j’ai cru bon de lui répéter de ramasser (pour la onzième fois). Il s’est tourné vers Jean et lui a dit : J’aurais préféré qu’on ait d’autres invités. Et vlan! Dans les dents… de la mer.

Ce soir, Alex promis… Nous déjeunerons, dînerons et souperons dans une délicieuse auberge dont Cap-à-l’Aigle à la recette.

18:00. Souper génial en tête-à-tête avec mon fils. Au menu : magret de canard, paupiettes d’émeu, fondant au trois chocolats, etc. La « Petite plaisance » procure de grands plaisirs. Nos papilles jouissent…

Jour 3. Cap-à-l’Aigle/Tadoussac.

7:00. Celui qui a dit « La terre est plate » était dans le brouillard. Ce matin, il est à tailler au rayon solaire. Une poussière d’eau en suspension dans l’air, qui rend le monde autour de soi infiniment petit. On a l’impression d’être le centre d’un univers qui s’estompe dans toutes les directions. Comme si le créateur n’arrivait plus à inventer le monde que dans un rayon de dix mètres autour de l’Homme. L’univers est un cercle, dont nous sommes le centre, et qui se déplace au même rythme que nous. La circonférence de ce cercle est la frontière entre la réalité et… le néant. On flirte avec le néant, la page blanche de Dieu.

Devant l’étrave, la mer ondule. Les vagues, en s’éloignant du navire, deviennent peu à peu des nuages. Le bateau flotte. Le bateau vole. Nous sommes des anges marins. Nous mettons le cap vers le ciel. Si Dieu est partout, le ciel aussi.

10:45. Mon monde ne s’est pas agrandi, mais sa dimension mystique a perdu de l’intérêt… Je n’ai jamais cru que l’on pouvait autant geler un 3 juillet. Je sais maintenant, que si on brûle en enfer… on grelotte au ciel.

12:00. Le rideau de brume se lève. Le soleil projette sa lumière. Un phare, le regard allumé, l’œil étincelant, regarde la scène. Le ciel lisse ses cheveux d’ange. La mer est comme de l’huile, sur laquelle les bélugas glissent. Les baleines expirent. Le spectacle inspire. Les oiseaux applaudissent. Le bateau fait la vague.

13:00. Le soleil rit à rayons déployés. Les enfants touchent le fond… du sac de croustilles. Il est temps de revenir sur terre, à une alimentation saine, à base de… poissons.

Merci Jean, pour nous avoir conduit à bons ports. Merci Mia, d’avoir été notre petite sirène et de m’avoir prêté ton coussin rose poilu (pour y accoter ma tête, la nuit). Merci à Matisse, de ne pas nous avoir jeté par dessus bord (même si c’est parce qu’il était trop petit). Merci à Alexandre, de m’avoir accompagné dans cette mer-veilleuse aventure.

Merci aussi à vous, chers lecteurs, d’avoir pris la mer avec nous, pendant quelques minutes. Passez une belle fin d’été, les pieds dans l’eau… et la tête au sec.

Je vous réserve une GROSSE surprise à l’automne.

Francis Pelletier


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