Trois
jours avec ma mer
Mine
de rien (surtout depuis que le clavier a poussé le crayon…
à la retraite), j’ai sauté deux mois…
Sans mots dire, vous avez été plus patients que les
plus patients de mes patients. Merci. Rassurez-vous, le récit
de mon périple en haute mer (qui suivra) en vaudra deux…
Sinon en qualité, au moins en longueur et en langueur. Hissez-vous
dans votre chaise berceuse et prenez la mer… sur vos genoux.
Nuit 0. Nicolet.
Comme presque tous les mer-credis, je suis
capitaine à l’urgence. Des vagues de patients avec
des symptômes vagues déferlent. Mon esprit tente de
maintenir le Cap-Santé. Les seules sirènes, qui m’interpellent,
sont celles des ambulances. Les gardes, plus hospitalières
que côtières, voguent à leurs activités.
Et moi, je rame, en rêvant de mettre les voiles… au
petit matin.
Jour 1. Nicolet / Québec / Berthier-sur-mer.
8:00. Transfert des patients… d’urgence.
8:30. Départ des impatients… d’urgence.
10:15. Arrivée à l’écluse
du Vieux-Port de Québec. Le « Temps sauvage »
est attaché au quai, mais moins qu’à sa mer…
Il tire sur son cordon. Cet étalon de 31’, qui exhibe
fièrement son mât, cache un secret. Il est au trois
: à voile, à moteur et… à maman. Et parfois,
aussi à Jean, mon frère.
Sonia nous abandonne sur le quai avec suffisamment
de provisions pour traverser l’Atlantique… On risque
plus de couler que d’être affamé. Mon fils Alexandre
(14 ans) et moi (pas d’indiscrétion) empilons les caisses
de bouffe à bord du voilier. On comprend déjà
mieux le sens du mot « Câle ».
Nous serons cinq à bas bord, avec mon
frangin et ses deux gosses : Mia (5 ans) et Matisse (6 ans). On
décolle.
11:00. L’autre temps, lui, n’a
rien de sauvage. Le soleil a écouté le même
bulletin-météo que nous et décidé de
suivre les prévisions. Il pète le feu. Ça sent
la mer. Le ciel sourit. Le vent boude. Le moteur ronronne. On peut
ne pas être dans le vent et suivre les courants.
Le bateau file de l’eau. Les chutes
Montmorency braillent à froides larmes. Le pont de l’Île
d’Orléans enjambe d’acier le fleuve. L’auberge
« La Goéliche » pique-nique sur la plage. L’église
rouge de St-Jean pointe son majeur vers le ciel. Le bateau file
de l’eau.
13:00. Le vent est un ado… il se lève
en après-midi. Très lentement. Il a des sautes d’humeur.
Il s’empêtre dans ses nœuds. On dénoue les
voiles. Les joues du voilier se gonflent. Il gîte de plaisir.
L’eau caresse les pieds des enfants. Le bateau file de l’air.
Les vrais poissons s’essoufflent derrière celui d’Alex.
Une bouée toujours ronde, ancrée au babord, nous décroche
un clin d’œil. Nous sommes fidèles… à
la mer de nos enfances gaspésiennes. On rentre tous, seuls,
au port.
14:00. Marina, en nous ouvrant grand ses bras,
nous dévoile ses beaux pontons. On s’y frotte et s’y
colle avec plaisir. On saute sur le quai. Les enfants courent vers
la plage. Un orteil à la mer!
J’échoue sur un banc (sans poissons).
Ma pensée chavire. Je dérive, toutes paupières
dévoilées, en plein jour. Le ciel en profite pour
se changer. Il devient soudainement sombre et menace de tout laisser
tomber. OK! on va prendre une douche. Bonne nuit.
Jour 2. Berthier-sur-mer/Cap-à-l’aigle.
6:00. Le noir du ciel semble avoir coulé
sur le dos de la mer. Le soleil lui dessine une colonne vertébrale
plus dorée qu’un croissant. Le ventre du bateau remonte
doucement la chute de ses reins. Comme c’est bon… le
matin!
9:08. Île de Cap-à-l’Aigle.
Soudain, le ciel est tristounet. Même la girouette, qui le
chatouille, n’arrive plus à le faire sourire. Il retient
un sanglot. Tandis que le fleuve, comme pour le distraire, écarte
les jambes. L’immensité nous aspire. On fonce droit
devant, droit dedans… C’est le grand frisson!
12:00. Charlevoix-sur-Mer. Le manoir Richelieu
et son casin-eau. Le ciel retient toujours ses larmes. Même
la mer a renoncé à le consoler. Jean barre. Mia chante.
Alex pêche. Matisse chiale. Moi, j’écris.
13:00. Le ciel, finalement, explose. Matisse,
aussi. Il n’aime pas se faire dire quoi faire… Alors,
pourquoi faut-il lui répéter dix fois? Après
avoir avalé cinq tartine de chocolat, beurré la cabine
et tenté de soudoyer Mia pour faire sa job, j’ai cru
bon de lui répéter de ramasser (pour la onzième
fois). Il s’est tourné vers Jean et lui a dit : J’aurais
préféré qu’on ait d’autres invités.
Et vlan! Dans les dents… de la mer.
Ce soir, Alex promis… Nous déjeunerons,
dînerons et souperons dans une délicieuse auberge dont
Cap-à-l’Aigle à la recette.
18:00. Souper génial en tête-à-tête
avec mon fils. Au menu : magret de canard, paupiettes d’émeu,
fondant au trois chocolats, etc. La « Petite plaisance »
procure de grands plaisirs. Nos papilles jouissent…
Jour 3. Cap-à-l’Aigle/Tadoussac.
7:00. Celui qui a dit « La terre
est plate » était dans le brouillard. Ce matin,
il est à tailler au rayon solaire. Une poussière d’eau
en suspension dans l’air, qui rend le monde autour de soi
infiniment petit. On a l’impression d’être le
centre d’un univers qui s’estompe dans toutes les directions.
Comme si le créateur n’arrivait plus à inventer
le monde que dans un rayon de dix mètres autour de l’Homme.
L’univers est un cercle, dont nous sommes le centre, et qui
se déplace au même rythme que nous. La circonférence
de ce cercle est la frontière entre la réalité
et… le néant. On flirte avec le néant, la page
blanche de Dieu.
Devant l’étrave, la mer ondule.
Les vagues, en s’éloignant du navire, deviennent peu
à peu des nuages. Le bateau flotte. Le bateau vole. Nous
sommes des anges marins. Nous mettons le cap vers le ciel. Si Dieu
est partout, le ciel aussi.
10:45. Mon monde ne s’est pas agrandi,
mais sa dimension mystique a perdu de l’intérêt…
Je n’ai jamais cru que l’on pouvait autant geler un
3 juillet. Je sais maintenant, que si on brûle en enfer…
on grelotte au ciel.
12:00. Le rideau de brume se lève.
Le soleil projette sa lumière. Un phare, le regard allumé,
l’œil étincelant, regarde la scène. Le
ciel lisse ses cheveux d’ange. La mer est comme de l’huile,
sur laquelle les bélugas glissent. Les baleines expirent.
Le spectacle inspire. Les oiseaux applaudissent. Le bateau fait
la vague.
13:00. Le soleil rit à rayons déployés.
Les enfants touchent le fond… du sac de croustilles. Il est
temps de revenir sur terre, à une alimentation saine, à
base de… poissons.
Merci Jean, pour nous avoir conduit à
bons ports. Merci Mia, d’avoir été notre petite
sirène et de m’avoir prêté ton coussin
rose poilu (pour y accoter ma tête, la nuit). Merci à
Matisse, de ne pas nous avoir jeté par dessus bord (même
si c’est parce qu’il était trop petit). Merci
à Alexandre, de m’avoir accompagné dans cette
mer-veilleuse aventure.
Merci aussi à vous, chers lecteurs,
d’avoir pris la mer avec nous, pendant quelques minutes. Passez
une belle fin d’été, les pieds dans l’eau…
et la tête au sec.
Je vous réserve une GROSSE surprise
à l’automne.
Francis Pelletier
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